Derrière les débats sur une éventuelle indépendance provinciale se cache un enjeu fondamental : celui des droits des peuples autochtones. Entre précédents historiques et tensions actuelles, toute séparation pose la question incontournable du consentement, de l’autodétermination et de la survie collective des Premières Nations.
Lorsque l’on parle de l’éventualité d’une indépendance provinciale au Canada, l’attention se porte généralement sur l’économie, la fiscalité ou le découpage territorial. Mais il existe un enjeu crucial souvent négligé : la situation des peuples autochtones.
Leur présence sur le territoire précède largement la création des provinces et de l’État canadien. Toute décision d’indépendance provinciale soulève alors des questions complexes sur leurs droits, leur autonomie et leur survie culturelle.
Cette réalité est illustrée par des situations historiques et contemporaines. Lors du référendum québécois de 1995, certaines nations autochtones, comme les Cris et les Naskapis, avaient exprimé leur inquiétude quant à l’impact d’une souveraineté éventuelle sur leurs territoires et droits collectifs. Cependant, leurs voix n’ont pas été réellement prises en compte dans le processus officiel.
Les votes autochtones ont été comptabilisés comme ceux de n’importe quel citoyen, sans mécanisme pour garantir que le consentement des nations soit respecté, ni pour protéger leurs droits collectifs. Ce défaut a été partiellement corrigé plus tard avec des ententes comme l’Accord de la Paix des Braves (2002), qui a reconnu davantage l’autonomie et la gouvernance des Cris sur leurs terres.
Plus récemment, l’actualité en Alberta souligne que cette question reste pleinement d’actualité. La Nation crie de Sturgeon Lake a engagé une action judiciaire contre le gouvernement de l’Alberta, le procureur général du Canada et le directeur général des élections, après le lancement de la campagne pour la séparation de la province (Radio-Canada, 2025).
Aucune séparation de l’Alberta du Canada ne peut avoir lieu sans le consentement des Premières Nations.
– Sheldon Sunshine
La nation accuse l’Alberta de faciliter le mouvement séparatiste sans leur consentement explicite, et le gouvernement fédéral de manquer à son obligation constitutionnelle de protéger les droits issus des traités. Selon le chef Sheldon Sunshine, « aucune séparation de l’Alberta du Canada ne peut avoir lieu sans le consentement des Premières Nations ». Cette affaire montre clairement que, même aujourd’hui, les voix autochtones doivent être intégrées avant toute décision d’indépendance provinciale.
Les droits autochtones ne se limitent pas aux individus, mais concernent des collectivités entières, avec des territoires, des ressources et des structures de gouvernance propres. Une indépendance provinciale pourrait remettre en question l’accès à des services fédéraux essentiels : santé, éducation, logement, développement économique. La simple garantie du droit de vote individuel ne suffit pas à protéger ces intérêts collectifs.
La situation se complique encore pour les nations dont les territoires s’étendent sur plusieurs provinces, et même au-delà de la frontière canadienne vers les États-Unis. Les Mohawks occupent des terres au sud du Québec, en Ontario et dans l’État de New York. Les Ojibwés et certaines communautés inuites traversent plusieurs provinces et territoires. Ces nations ont appris à gérer des réalités complexes, naviguant entre différents systèmes juridiques et administrations politiques tout en préservant leur identité collective. Une indépendance provinciale viendrait ajouter une nouvelle frontière à ces négociations, avec le risque de fragiliser leurs droits historiques et leur autonomie.
Au cœur de cette réflexion se trouve le principe d’autodétermination : les peuples autochtones doivent pouvoir décider collectivement de leurs affaires, y compris sur leurs terres et leurs ressources. Une indépendance provinciale qui ne tient pas compte de ce principe pourrait créer de nouveaux conflits, non seulement sur le plan juridique, mais aussi social et économique.
Avant de parler de séparation ou de souveraineté provinciale, comment garantir que les droits collectifs, la sécurité et la survie culturelle des peuples autochtones seront respectés ? L’histoire du Québec en 1995 et l’affaire de Sturgeon Lake en Alberta montrent-elles que les voix autochtones peuvent être reléguées au second plan ? Ignorer cette question, ne risquerait-on pas de créer une souveraineté à sens unique, au détriment de ceux dont les terres existent depuis des siècles avant les frontières modernes ?

