La théorie économique classique le répète : la concurrence est bénéfique. Elle stimule l’innovation, fait baisser les prix et élargit le choix du consommateur. Sur le papier, plus il y a d’acteurs, plus nous sommes libres.
Dans la réalité numérique, cette promesse mérite d’être nuancée.
Regardez l’écran de votre smartphone ou de votre ordinateur : WhatsApp, Telegram, Facebook Messenger, Microsoft Teams, Zoom, Slack, Google Meet.
Ce foisonnement ne ressemble pas toujours à de la liberté. Il ressemble parfois à une accumulation.
Bienvenue dans l’ère de la « fatigue applicative ».
Choix souverain? Vraiment?
En théorie, nous choisissons nos outils. En pratique, ce choix est souvent contraint.
Si tous vos proches utilisent WhatsApp, votre préférence pour une alternative plus respectueuse de la vie privée aura peu de poids. Si votre entreprise impose Microsoft Teams, vous l’utiliserez, indépendamment de vos préférences.
Ce phénomène est bien connu en économie : l’effet de réseau. La valeur d’un service dépend du nombre de personnes qui l’utilisent. Plus un outil est adopté, plus il devient difficile de s’en passer.
Résultat : nous ne choisissons pas toujours l’application la plus pertinente pour nous, mais celle qui nous permet de rester connectés aux autres.
En théorie, nous choisissons nos outils. En pratique, ce choix est souvent contraint.
C’est dans le milieu professionnel que le chaos atteint son paroxysme. Qui n’a pas vécu ce moment de stress, cinq minutes avant une réunion, à devoir télécharger une mise à jour de Zoom, retrouver ses identifiants Microsoft Teams ou s’apercevoir que son micro ne fonctionne pas sur Google Meet ?
Même si leurs écosystèmes diffèrent, ces outils remplissent des fonctions similaires du point de vue de l’utilisateur : réunions vidéo, partage d’écran, collaboration à distance.
Le problème n’est pas tant leur existence que leur non-interopérabilité :
- identifiants multiples
- interfaces différentes
- mises à jour fréquentes
- apprentissages répétés
À petite dose, cela semble anodin. Mais répété chaque jour, cela crée une charge cognitive réelle et une forme de friction invisible dans le travail quotidien.

L’idée que ces plateformes pourraient communiquer entre elles peut sembler ambitieuse. Pourtant, elle n’est pas entièrement nouvelle.
Au milieu des années 2000, des services comme MSN Messenger et Yahoo Messenger ont, à certaines périodes, permis des formes d’interconnexion. Ces expériences étaient imparfaites et parfois limitées, mais elles démontraient une chose essentielle : l’interopérabilité est possible.
Aujourd’hui encore, des systèmes comme le courrier électronique montrent qu’un standard ouvert peut permettre à des services concurrents de communiquer entre eux sans empêcher l’innovation.
Le mirage de la concurrence
Le problème n’est donc pas la concurrence en elle-même, mais la manière dont elle s’exerce.
Ce phénomène, largement documenté, porte un nom : l’effet d’enfermement (lock-in).
Dans les marchés numériques dominés par les effets de réseau, la concurrence peut conduire à des écosystèmes fermés; parfois appelés « jardins clos ». Chaque plateforme cherche à retenir ses utilisateurs en rendant la sortie coûteuse (perte de contacts, d’historique, d’habitudes).

Cette stratégie nous rappelle des situations absurdes que l’on pensait révolues. Prenez l’exemple d’Ayiti, où, à un certain moment, les utilisateurs étaient contraints de posséder au moins deux téléphones portables. Pourquoi ? Parce que les deux principales compagnies de téléphonie mobile du pays (Digicel et Voila, à l’époque) ne communiquaient pas entre elles. Appeler un correspondant sur le réseau concurrent était impossible. La « concurrence » n’apportait pas le choix, mais la double peine : double appareil, double abonnement, double complication.
Les applications numériques ne sont pas des infrastructures téléphoniques, et la comparaison a ses limites. Mais elle illustre une idée simple : sans interconnexion, la coexistence de plusieurs acteurs peut compliquer l’expérience utilisateur au lieu de l’améliorer.
Les géants de la tech préfèrent que vous installiez dix applications lourdes plutôt que de vous laisser la liberté d’en utiliser une seule, légère et performante, capable de communiquer avec toutes les autres. Dans ce sens, ils ont recréé numériquement le mur qui séparait les réseaux téléphoniques ayitiens.
Et en attendant que les régulateurs imposent à nouveau le bon sens de l’interopérabilité, nous restons les otages d’une abondance qui nous complique la vie au lieu de l’alléger. Derrière la richesse apparente de nos écrans, se cache une réalité plus simple : nous avons plus d’icônes… mais pas forcément plus de liberté.

Très intéressant ! On réalise qu’on n’est pas toujours libre comme on le pense.