Je me surprends souvent à râler. Je peste contre la culture du retard devenue une norme institutionnelle, contre ce service client de piètre qualité qui semble quémander l’indulgence plutôt que l’excellence, et contre cette mécanique globale du dysfonctionnement qui grippe notre quotidien. Je m’indigne, ouvertement, parce que je refuse de m’habituer à ce qui ne marche pas.
Et pourtant, face à mon indignation, le constat est presque toujours le même. On acquiesce d’un hochement de tête poli, puis vient la sentence : « Trop exigeant. Trop amer. »
C’est cette réaction qui me glace. Est-ce donc de l’amertume que de vouloir voir les siens avancer ? Est-ce de la rigidité que de refuser la médiocrité ?
Je ne comprends pas que notre premier réflexe, notre réponse automatique face aux difficultés, soit toujours la blague, la danse et la fête.
Et je refuse de fermer les yeux ou de rire de nos propres failles. Je nous crois profondément capables d’excellence.
Attention, je ne suis ni cynique ni rabat-joie. Je sais pertinemment qu’un peuple a besoin de soupapes de sécurité, et que la blague ou la satire sont de puissants moyens de résistance face à l’inacceptable. Il faut ces moments de respiration pour ne pas étouffer sous le poids des réalités. Cette résilience par la joie et l’ironie est une force poétique, presque salvatrice.
Mais lorsque la respiration devient le mode de vie principal, lorsque la fête devient trop fréquente et s’installe comme l’unique réponse à l’effondrement, elle occulte l’urgence. Et cela n’est plus de la résilience. C’est de l’anesthésie. C’est cet opium doux et festif qui engourdit les consciences et fige le progrès.
Rire de nos propres malheurs est thérapeutique le temps d’une soirée, mais si le lendemain rien ne change, la dérision devient complice du statu quo. À force de tout tourner en dérision, nous dépolitisons nos souffrances et nous déresponsabilisons ceux qui en sont la cause.
Et je refuse de fermer les yeux ou de rire de nos propres failles. Je nous crois profondément capables d’excellence.
Je ne parle pas ici de ces envolées folkloriques et de ces discours pompeux qui tentent de nous convaincre que nous sommes le centre du monde ou un peuple supérieur par son histoire. Cette fierté théâtrale ne nourrit personne et ne construit aucune route. Regardons-nous avec lucidité : nous ne sommes pas plus que les autres peuples de cette terre. Mais nous ne sommes pas moins non plus.
Nous n’avons aucune fatalité biologique ou culturelle à la médiocrité. Rien ne nous condamne au désordre, au manque de rigueur ou au service approximatif. Nous avons droit, comme n’importe quelle autre nation, à la modernité, à la ponctualité, au respect et à l’efficacité. Exiger cela, ce n’est pas être « amer » ou « trop sérieux » ; c’est simplement nous traiter avec la dignité que nous méritons.
Alors je pose la question, sans détour : suis-je le seul à aimer ce pays au point de refuser de le voir s’endormir sur un éclat de rire ? Aimer Ayiti, est-ce tourner ses blessures en dérision, ou est-ce poser le diagnostic, aussi douloureux soit-il, pour exiger la guérison?
Je n’écris pas par haine ou par condescendance, mais par urgence. Mon indignation est le cri d’un amour exigeant. Parce que je connais notre valeur, et que je refuse de nous voir mendier ce que nous devrions bâtir.
Tilou

