Il est des documents administratifs qui, sous un jargon institutionnel lissé, scellent la faillite politique de tout un régime. Le communiqué du Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique (MJSP) du 20 septembre 2026 en est l’illustration parfaite. En officialisant, et surtout avec ce communiqué (affiché en fin d’article), la décision d’extrader vers les États-Unis des inculpés clés dans le dossier de l’assassinat du président Jovenel Moïse, le gouvernement ne fait pas preuve de coopération : il signe un aveu d’impuissance tragique et confirme qu’il n’a ni la légitimité ni la dignité requises pour diriger la nation.
De la farce judiciaire à la capitulation nationale
Certes, personne ne pouvait se faire d’illusions sur l’état de la justice locale. Il suffit de se rappeler les séances d’audition de Joseph Félix Badio par la justice ayitienne, qui tenaient plus du mauvais théâtre et du vaudeville politique que d’une véritable procédure judiciaire rigoureuse. Mais constater le délabrement du système est une chose ; voir le principal responsable de l’appareil judiciaire formaliser cet effondrement et s’en accommoder en constitue une autre, bien plus grave. C’est là que réside la véritable imposture du ministre : prétendre incarner l’autorité de la Justice tout en organisant son abdication.
Dans toute démocratie digne de ce nom, la justice est l’un des piliers cardinaux de la souveraineté. Qu’un ministre de la Justice vienne acter publiquement que l’appareil dont il a la charge est incapable, après cinq années d’instruction, de juger le régicide du chef de l’État constitue une abdication sans précédent. S’en remettre aveuglément à une puissance étrangère pour instruire et trancher un crime commis sur le sol national revient à déclarer que l’État est totalement vidé de sa substance. Si le gouvernement est incapable d’assurer la sécurité de ses juges, d’assainir ses procédures et d’incarner l’autorité pénale, de quelle autorité se prévaut-il encore pour administrer le pays ?
S’en remettre au système américain relève d’une illusion aveugle. La justice fédérale des États-Unis répond à des impératifs stratégiques et à des lois sur la sécurité nationale qui lui sont propres. Les procédures américaines peuvent être marquées par la protection de certaines pièces, le secret concernant certaines informations sensibles et les impératifs propres à la sécurité nationale américaine.
La Justice américaine n’a aucun compte à rendre à la population ayitienne!
Les États-Unis jugeront ce qui relève de leur territoire et de leurs lois. Ils ne rendront pas au peuple haïtien la vérité historique, politique et morale dont il a besoin pour faire son deuil et reconstruire ses institutions. En transférant les accusés, le gouvernement abandonne les clés de la vérité à une juridiction extérieure qui n’a aucun compte à rendre aux citoyens et citoyennes d’Ayiti.
Le malaise ne s’arrête pas à la perte de souveraineté. La méthode employée traduit un mépris abyssal envers les institutions républicaines. Alors que des juges d’instruction tentent tant bien que mal de travailler dans des conditions d’une précarité extrême, l’exécutif prend des décisions unilatérales et les informe par voie de presse de la déportation de prévenus essentiels à leur enquête. Cette décision soulève une grave question au regard de la séparation des pouvoirs et vide le travail des magistrats locaux de toute sa substance.
Dans n’importe quelle république où la responsabilité ministérielle conserve un sens, un tel constat d’échec aurait été suivi d’une démission immédiate. Un garde des Sceaux qui admet l’incompétence structurelle de son propre ministère et accepte d’être le simple figurant d’une justice sous-traitée devrait quitter ses fonctions par décence et par gêne institutionnelle.
Ce dernier épisode ne fait que sceller le déficit de légitimité qui frappe déjà ce pouvoir. Un gouvernement dénué d’onction populaire ne peut maintenir son autorité que s’il fait preuve d’une rigueur éthique irréprochable et d’une volonté farouche de défendre les prérogatives de l’État. En s’accommodant du spectacle navrant de ses propres tribunaux puis en institutionnalisant la dépendance judiciaire, le pouvoir actuel démontre qu’il n’est plus guidé par le sens de l’État, mais par la simple gestion de sa propre survie.
Un pouvoir qui renonce à juger les crimes commis sur son sol renonce à sa souveraineté. Et un gouvernement qui abdique sa souveraineté n’a plus aucune légitimité pour prétendre guider le destin de la nation.
Tilou


