Face aux dérives de la presse : le piège de la régulation étatique

Lors d’une récente rencontre avec des représentants de la presse, le ministre de la Culture et de la Communication, Emmanuel Ménard, a exprimé la volonté du gouvernement de jeter les bases d’un « Ordre des journalistes » en Haïti.

Une telle initiative se drape, à première vue, de très bonnes intentions. Il faut dire que le constat de départ fait une certaine unanimité : la profession traverse une crise de repères majeure. Aujourd’hui, le paysage médiatique est envahi par une multitude d’acteurs dont la formation reste rudimentaire, parfois limitée à une simple année d’initiation à la communication, mais qui s’attribuent d’emblée le titre de journaliste. Cette précarité académique et technique ne touche plus seulement les plateformes en ligne ou les réseaux sociaux ; elle s’est infiltrée dans les médias traditionnels, favorisant la diffusion de fausses nouvelles, la quête du sensationnalisme et une méconnaissance préoccupante des règles élémentaires de déontologie. Face à ces dérives légitimes qui érodent la crédibilité de la presse, l’idée d’organiser le secteur et d’imposer des standards de pratique peut sembler séduisante.

Cependant, le remède envisagé suscite de profondes inquiétudes quant à ses retombées réelles. Sans faire de procès d’intention hâtif à l’État, la création d’une structure centralisée chargée d’octroyer ou de retirer le droit d’exercer comporte un risque structurel qu’on ne saurait ignorer. Pour tout pouvoir politique, réguler une profession par le biais d’un guichet unique est une tentation permanente : il est techniquement et stratégiquement bien plus simple d’exercer une influence sur une entité tutélaire que de contrôler chaque journaliste ou chroniqueur pris individuellement. Même si l’objectif affiché demeure l’assainissement du milieu, l’histoire nous enseigne qu’un tel mécanisme peut rapidement glisser vers un outil d’encadrement strict, voire de filtrage des voix critiques et dissidentes.

Mais au-delà du risque politique pour la liberté de la presse, cette approche, avec toute la bonne foi qu’elle pourrait avoir, traduit surtout une profonde méconnaissance des mutations technologiques actuelles. Vouloir enfermer l’information dans un carcan corporatiste à l’ère du numérique relève d’une vision totalement dépassée.

Aujourd’hui, l’acte d’informer a débordé le cadre strict du journalisme professionnel. Le phénomène du journalisme citoyen, la multiplication des réseaux sociaux et la capacité de n’importe quel citoyen, ou citoyenne, de lancer une alerte ou de documenter un fait en temps réel ont définitivement brisé le monopole des corporations. L’accès à l’information ne dépend plus d’une carte de membre ni d’une inscription sur un registre officiel.

Car, sur le plan opérationnel, quels seraient réellement les pouvoirs d’un tel Ordre face au paysage informationnel actuel ? Dans le meilleur des cas, la structure pourrait infliger des blâmes ou aller jusqu’à l’interdiction d’exercer, privant ainsi un intervenant fautif de sa carte professionnelle, de son émission à la radio ou de sa signature dans un journal traditionnel. Mais cela l’empêchera-t-il pour autant d’informer, d’analyser ou de véhiculer ses opinions ? Absolument pas. Rien ne pourra lui interdire d’alimenter son blogue, de lancer son canal Telegram ou d’entretenir ses comptes TikTok, Instagram et Facebook. Pire encore, les logiques du Web nous enseignent que la sanction institutionnelle risque de se retourner contre son objectif : en vertu de l’Effet Streisand, la décision de retirer sa carte à un chroniqueur, même si la mesure est parfaitement justifiée sur le plan légal ou éthique, risque fort d’en faire un martyr numérique, propulsant sa visibilité et gonflant son audience sur les réseaux sociaux.

Quels seraient réellement les pouvoirs d’un tel Ordre face au paysage informationnel actuel ?

C’est là que réside toute l’illusion de la démarche : dans ce nouveau paradigme, ce n’est pas un Ordre ni une police administrative du journalisme qui garantira la qualité de l’information ou la protection du public face aux dérives. La véritable réponse aux fausses nouvelles et aux manquements éthiques ne passe pas par l’interdiction, mais par la transparence, l’éducation aux médias, le renforcement d’une autorégulation indépendante et la responsabilisation des acteurs de l’écosystème numérique.

Cette réalité, je l’ai touchée du doigt sur le terrain. À la tête du Réseau des Blogueurs d’Haïti (RBH), alors que nous étions engagés au premier plan dans la lutte contre la désinformation, une conviction s’est imposée : le véritable chantier ne consiste pas à vouloir régenter à tout prix ceux qui produisent et vendent l’information, mais à armer le jugement de ceux et celles qui la consomment. C’est précisément ce constat qui a motivé, à l’époque, le lancement de l’initiative Toma (Une plateforme qui exploitait déjà l’intelligence artificielle pour débusquer les infox, preuve que nous étions très en avance sur notre temps). Pour autant, l’expérience m’a aussi appris que cette bataille pour le discernement est loin d’être gagnée d’avance, pour des raisons complexes qui mériteraient à elles seules une tout autre réflexion.

Mais une chose reste certaine : aussi ardu et exigeant que soit le chemin de la sensibilisation et de l’éducation aux médias, vouloir lui substituer le raccourci autoritaire d’une régulation étatique ou corporatiste demeure une impasse. Prétendre régenter la presse haïtienne par une structure verticale est un anachronisme complet. C’est ignorer la réalité du terrain tout en ouvrant une porte dangereuse à l’arbitraire politique.

Tilou

Source de la photo d’illustration: wikipedia.fr

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