Cher Aly,
ton texte est un vibrant hommage à nos succès récents, et il est vrai qu’il fait du bien de voir des visages haïtiens briller à l’échelle mondiale. Cependant, à la lecture de ton plaidoyer sur cette « lumière » qui s’allume entre deux victoires, je ne peux m’empêcher d’y voir, non pas le réveil d’un konbit ancestral, mais plutôt la manifestation d’une culture du buzz propre aux réseaux sociaux.
L’éphémère contre le structurel
Tu cites Ariana, Chef Lyne ou Abigaïl comme des preuves d’union. Mais s’agit-il vraiment d’union ou d’un effet de mode numérique ? Comme je le soulignais récemment dans ma réflexion sur « l’imposture du mérite », les réseaux sociaux fonctionnent par vagues de dopamine. On s’unit autour d’un hashtag parce que c’est gratifiant, parce que cela flatte notre ego national blessé. Mais cette unité est une « unité de façade », numérique et souvent superficielle.
La preuve la plus criante de cette fragilité est le sort réservé à Chef Lyne. En quelques jours, celle qui portait nos couleurs au Guinness est passée du statut d’héroïne nationale à celui de cible d’un tollé sans précédent. Le même public qui envoyait du « bouillon virtuel » s’est transformé en tribunal populaire. Si nous étions réellement unis, la critique aurait été constructive ; elle a été destructrice. Cela démontre que notre engagement est émotionnel, et non rationnel ou institutionnel.
Le « Clicktivisme » n’est pas le Konbit
Voter pour Ariana sur TikTok ou acheter des « lions » lors d’un live, c’est ce qu’on appelle du clicktivisme. C’est une action qui demande peu d’effort et aucun engagement sur le long terme. Le véritable konbit, celui de nos ancêtres, consistait à suer ensemble pour récolter la terre de celui qui n’en avait pas la force. Aujourd’hui, nous confondons la viralité avec la solidarité.
Cette confusion nous piège dans une forme d’instantanéité où l’on s’enflamme pour une victoire de 120 heures, tout en peinant à maintenir la même rigueur pour un projet s’étendant sur 120 mois. Nous adorons ce qui brille tout en étant prêt à le piétiner au moindre vacillement.
Tu as raison sur un point : l’énergie est là. Mais elle est brute, indisciplinée et, surtout, elle est réactive. Nous réagissons aux attaques (le sida dans les années 80, les propos de Trump) ou aux succès individuels. Mais nous n’agissons pas encore de manière proactive pour construire des structures qui survivent au-delà du prochain « trending topic ».
C’est ici que l’image de Kita-Nago prend tout son sens. Ce n’était pas une simple marche, c’était la preuve qu’une énergie collective peut transporter un poids colossal sur des centaines de kilomètres, à condition d’avoir une direction commune et une discipline de fer. À l’inverse du « tapotage », Kita-Nago exigeait de la sueur, de la patience et une solidarité physique qui ne s’éteignait pas à la tombée de la nuit.
L’exemple du GRAHN et de Samuel Pierre que tu cites est justement l’antithèse du buzz ; c’est le prolongement intellectuel de cet effort. C’est un travail de l’ombre, lent, académique et rigoureux. C’est là que réside la vraie question : comment transférer l’énergie éphémère d’un vote TikTok vers la force motrice d’un Kita-Nago institutionnel capable de bâtir des piliers comme l’ISTEAH ?
L’union haïtienne aujourd’hui ressemble trop souvent à un feu de paille : elle éclaire intensément, elle réchauffe le cœur, mais elle s’éteint dès que le vent des réseaux sociaux change de direction. Pour que ce peuple cesse d’être « divisé », il ne suffit pas de voter pour une influenceuse. Il faut apprendre à protéger nos icônes même dans leurs faiblesses et à bâtir sans attendre qu’un algorithme nous dise que c’est le moment d’être fiers.
Célébrons, oui. Mais ne confondons pas une tendance Twitter avec une fondation de béton.
Avec mes amitiés,
Tilou

